La Cathédrale de Saint-Denis


La Cathédrale de Saint-Denis bien que relativement méconnue du grand public du fait de son éloignement du centre de Paris - I’Histoire en a décidé ainsi - mais aussi du manque d’imagination de certaines agences de tourisme qui mènent leurs troupeaux à bord d’autocars climatisés au pied de monuments “cartepostalisés” à outrance, mérite cependant - et à plus d’un titre - de figurer parmi les premiers monuments français.

Sépulture du premier évèque de Paris, nécropole des rois de France depuis Dagobert au VIIème siècle, église de l’une des plus riches abbayes du pays, premier “manifeste” de l’architecture gothique - opus francigenum - qui couvrira la France et l’Europe de cathédrales toujours plus hautes et plus lumineuses, écrin enfin du premier orgue conçu par Aristide Cavaillé-Coll en 1841.

L’histoire de la basilique commence au IIIème siècle avec le martyr de saint Denis sur le Mons martis, ou Mons martyrium devenu Montmartre. La légende raconte comment Denis, décapité, ramassa sa tête et marcha pour s’écrouler enfin au lieu-dit Catulliacus. Les persécutions allant bon train, on enterra discrètement le corps du saint, en attendant des jours meilleurs…
Ce fut sainte Geneviève, patronne de Lutèce, qui fit élever le premier sanctuaire au Vème siècle. Puis Dagobert Ier - légende oblige - fonda l’abbaye. Pépin le Bref et Charlemagne élevèrent ensuite une basilique aux dimensions considérables, dont la nef ne fut abattue que sous le règne de Louis IX, le Christ Lui-même passant pour en être le bâtisseur… (peut-on encore être crédible quand tant de “merveilleux” entoure l’histoire de cette cathédrale ? Il est vrai qu’en ce temps-là, le “merveilleux” et le “miraculeux” faisaient partie des ingrédients publicitaires et de l’attirail de persuasion des puissants…).

Puissant, Suger l’était qui, simple fils de paysan, devint abbé de Saint-Denis et régent du royaume quand Louis VII partit pour la croisade. Fort de sa position, il put entreprendre la reconstrudion de la basilique, véritable hymne à la lumière, pour laquelle il élabora toute une symbolique que l’architecture gothique transcrivit dans la pierre et le vitrail. Consacré le 11 juin 1144 en présence de tous les grands personnages du royaume, le nouveau choeur de l’église abbatiale allait être le point de départ d’une course vers la lumière, la hauteur et la démesure, qui allait s’achever - symboliquement - dans le fracas des voûtes rompues de Beauvais… Louis IX acheva la basilique en édifiant la nef et le transept, confiant les travaux à l’architecte Pierre de Montreuil à qui nous devons également la Sainte-Chapelle de Paris.

La basilique était à l’image de la puissance spirituelle et temporelle que l’abbaye avait pu acquérir. Par certaines “manipulations” (de documents et d’esprits…) et d’autres habiletés, l’abbaye sut s’attacher la monarchie et devint le lieu de sépulture des rois de France, gardienne des Regalia et de l’oriflamme, rivalisant avec Reims qui demeura ville du sacre. Ce lien qui unissait fortement l’abbaye et la royauté fut la cause des malheurs qui la frappèrent à la Révolution. Les tombeaux furent profanés, les dépouilles jetées dans une fosse commune, les vitraux et les autels brisés, la toiture arrachée… La force du symbole de Saint-Denis, “lieu sacré” du pouvoir, était telle que Napoléon Ier eut l’intention d’en faire la sépulture de sa dynastie (idée reprise par Napoléon III).

Par son engouement pour le Moyen-Age, suscité entre autres par Victor Hugo mais aussi par une “mode” que connut l’Allemagne et l’Angleterre, le XIXème siècle sauva la basilique d’une ruine certaine. Celle-ci garde cependant les blessures portées par ceux-là mêmes qui voulaient lui rendre sa magnificence. Excès de zèle et incompétence croisèrent talent et discrétion… La flèche Nord fut foudroyée, mal restaurée et dut finalement être abattue en vue d’être remontée… Cela reste encore, de nos jours, à l’état de “projet”…

Devenue cathédrale en 1966, Saint-Denis attire, par la qualité exceptionnelle des tombeaux qu’elle renferme et par sa beauté architecturale, les historiens du monde entier, les passionnés d’art et les nostalgiques des anciens temps. Les grandes orgues résonnent depuis peu sous les voûtes huit fois centenaires qui ont vu se dérouler - on peut parfois en douter aujourd’hui… - les fastes des cérémonies les plus grandioses de l’Histoire de France.

PHILIPPE VILLENEUVE,
Architecte en Chef des Monuments Historiques.