L’opus 1 d’Aristide Cavaille-Coll


En 1966, la Basilique de Saint-Denis est devenue Cathédrale (siège de l’évêché de la Seine-Saint-Denis), suite à la création des nouveaux diocèses de la région parisienne. Sous l’Ancien Régime, c’était une Abbatiale, église de la puissante Abbaye Royale de Saint-Denis. La tourmente révolutionnaire qui s’abattit sur elle en 1793 lui avait laissé de profondes cicatrices. En revanche, l’ancien orgue du dix-huitième siècle avait miraculeusement échappé au vandalisme. En 1800, dans la louable intention de le mettre à l’abri, en l’attente de jours meilleurs, il fut entièrement démonté. Hélas, suite à cette déposition, tous les éléments de l’instrument furent éparpillés, puis, définitivement … perdus! Si bien qu’en 1806, lors du rétablissement du culte, il n’y avait plus rien…

En 1833, sur le conseil de Rossini, le jeune Toulousain Aristide Cavaillé-Coll se rend à Paris, et prend connaissance, de manière fortuite, de l’appel d’offre lancé par le Ministère des Travaux Publics pour la construction d’un Grand Orgue neuf en l’Abbatiale de Saint-Denis. Il rédige son projet en quelques jours, et emporte le marché face à quatre concurrents notoires : John Abbey, Louis Callinet, Louis-Paul Dallery et Pierre Erard. Les travaux pour la construction d’un orgue de 69 jeux débutent ainsi dès Janvier 1834.

Entre 1834 et 1839, les travaux sont freinés par le retard dans la livraison du buffet néo-gothique neuf (dessiné par François Debret, architecte chargé de la restauration de l’Abbatiale). Cavaillé-Coll met ce temps à profit pour poursuivre ses recherches en matière de facture d’orgue. Parti d’un projet encore très classique, il peut ainsi aboutir à l’instrument sans précédent que nous connaissons, en grande partie grâce à son collègue anglais Charles Barker, dont il fit connaissance en 1837. Cavaillé-Coll, à qui l’inventeur du fameux “levier pneumatique” proposa son ingénieux dispositif, en saisit d’emblée tout l’intérêt. A cette époque, il se trouvait en effet confronté à un insoluble problème de dureté des claviers, lesquels, accouplés, devenaient injouables. Le concept de la “Machine Barker” arrivait à point nommé !…

Inauguré le 21 Septembre 1841, cet orgue est donc unique au monde : d’une part, c’est le premier Grand Orgue d’Aristide Cavaillé-Coll ; d’autre part, il contient en son sein un véritable catalogue de nouveautés, dont, entre autre :
- la mise en place de la première Machine Barker du monde, sur le clavier principal
- l’adoption de pressions différentes
- l’usage de sommiers à double-laye (appels d’anches)
- la construction d’une boîte expressive
- la confection de tuyaux dits “harmoniques”

Ainsi, après 1841, aucun instrument ne pourra sérieusement être conçu comme avant…
Représentant un succès foudroyant pour son concepteur, cet orgue attirera - entre autres visites - celle du célèbre organiste de Breslau, Adolphe Hesse accompagné de Frédéric Chopin et fera l’objet d’une remarquable critique de presse, signée d’Hector Berlioz.

Dans un devis datant de 1854, Cavaillé-Coll propose un premier relevage de l’orgue, et y ajoute un programme de modifications destiné à faire bénéficier l’instrument de perfectionnements expérimentés depuis lors sur d’autres de ses créations. Faute d’argent, seul un simple relevage sera effectué en 1855. En 1857, Cavaillé-Coll remplace le Cornet à pavillon du Grand Orgue et le Cornet VII rangs de la Bombarde par des dessus de Flûte cônique.

D’importants travaux de restauration de l’église effectués en 1860 firent taire l’orgue et interrompre l’entretien régulier que sa complexité réclame. C’est à cette époque que Cavaillé-Coll cesse de faire référence à sa première oeuvre, qui fait figure de prototype. Lorsqu’Henri Libert est nommé organiste titulaire en 1896, il hérite d’un orgue en piteux état. En 1901, Charles Mutin, disciple puis successeur de Cavaillé-Coll, entreprend le relevage complet de l’instrument qui en avait grand besoin, et y apporte quelques modifications dont le remplacement d’une huitaine de jeux aux claviers manuels, et le recalage de la Pédale - originellement au fa - à l’ut 1. La partie instrumentale du grand orgue est classée par les Monuments Historiques le 27 Novembre 1948. Faute d’entretien, l’instrument est à bout de souffle dans les années cinquante… avant de devenir injouable la décennie suivante. En Octobre 1977, Henri Heurtel étant organiste titulaire, on suspend l’alimentation électrique, ce qui entraîne le mutisme de l’instrument. Il faut attendre 1983 pour que l’Etat, propriétaire du grand orgue, décide d’un relevage complet. La restauration de la mécanique et la fourniture des tuyaux neufs sont confiés aux établissements Danion-Gonzalez. La mise en harmonie est effectuée, en sous-traitance, par les facteurs d’orgue Boisseau et Cattiaux. La Pédale est conservée intégralement - les modifications opérées par Mutin étant considérées comme irréversibles. En revanche, pour les claviers manuels, on remplace les jeux de Mutin par des jeux neufs afin de retrouver la composition de 1857. Cette restauration à l’identique s’achève en 1987, année de la célébration du Millénaire capétien. L’instrument (69 jeux, 3 claviers et environ 4 200 tuyaux) est inauguré le 9 Octobre. Pierre Pincemaille, nommé - sur concours - organiste titulaire, prend ses fonctions le 29 Novembre de cette même année.

Bien qu’inauguré, l’orgue ne bénéficie pas encore de tous ses jeux, et nécessite un réglage de la transmission, qui sera réalisé, en 1988, par le facteur d’orgues Bernard Dargassies, alors à la tête des établissements Gonzalez. C’est ce même facteur, dirigeant la Manufacture Vosgienne de Grandes Orgues, à Rambervillers dans les Vosges, qui entretient le grand orgue depuis lors. Un nouveau banc (remplaçant une banquette “dangereuse et obsolète”, selon les termes de Xavier Darasse …), et une machine Barker à la Pédale ont été installés, respectivement en 1994 et 1996. Un accord général a été effectué au début de 1998.

Le 11 Juin 1998 le buffet néo-gothique est classé par les Monuments Historiques. Les derniers travaux en date ont été réalisés durant l’été 1999 : remplacement de certaines peaux de la soufflerie, réfection du sommier des anches de Pédale et du Trémolo du Récit, pose d’un éclairage intérieur de l’instrument.